MARTIN FAUCHER

Codirecteur général et directeur artistique


© Maude Chauvin

La voix du FTA

Par ses prises de parole fortes, son élan visionnaire et ses révoltes contagieuses, Martin Faucher s’impose comme une personnalité majeure du milieu culturel québécois. Depuis plus d’une trentaine d’années, il est actif dans les communautés des arts et de la scène à titre de comédien, de metteur en scène, de professeur et d’administrateur.

 « J’ai toujours aimé être devant un rideau de théâtre baissé, car derrière il y a tout : l’inconnu, l’inattendu, le sublime, le rêve ou son contraire, le mystère, l’inexplicable, le bavard et le muet, l’indicible, le merveilleux, l’invisible, l’Autre. »

Biographie complète

Une passion de la scène

Dès sa sortie de l’École de théâtre de Saint-Hyacinthe, Martin Faucher met en scène À quelle heure on meurt ?, remarquable adaptation des textes de Réjean Ducharme (présentée au FTA en 1989, publiée en 2018). Depuis ce premier coup d’éclat, il a signé plus de 40 mises en scène, abordant aussi bien le répertoire classique que les dramaturgies actuelles. Ses mises en scène sensibles témoignent d’une grande acuité de lecture, disposition précieuse pour la création contemporaine. Il a travaillé avec de nombreux auteurs et autrices, de Carole Fréchette (Les quatre morts de Marie, Les sept jours de Simon Labrosse, Le collier d’Hélène), Jasmine Dubé, (Pierrette Pan, ministre de l’Enfance et des Produits dérivés, La bonne femme) à Sarah Berthiaume (Yukonstyle, Antioche). En plus de sa carrière de metteur en scène et de comédien, Martin Faucher s’intéresse au langage du corps et à la danse contemporaine depuis les années 1980 ; il a dansé pour les chorégraphes Daniel Léveillé, Harold Réhaume et Catherine Tardif.

Par la diversité de ses projets, il prend part à un vaste champ de la pratique scénique, du théâtre pour la jeunesse aux cabarets littéraires. Ses spectacles sont présentés notamment à Espace Go, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, au Théâtre Denise-Pelletier, au Théâtre La Licorne, au Théâtre du Trident et en tournée sur les scènes du Québec et de France. Plus récemment, à l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, il crée au FTA, en collaboration avec le Jamais Lu, le spectacle Jusqu’où te mènera Montréal ?, invitant sept auteurs à partager leurs perspectives sur la ville. Son vif attachement pour Montréal et son histoire s’exprime autant dans sa pratique artistique que dans ses programmations, en prise directe avec les réalités de la métropole.

Un éclaireur pour les communautés

Martin Faucher a présidé la compagnie Daniel Léveillé Danse de 1994 à 2014. Président du Conseil québécois du théâtre de 2005 à 2009, il a œuvré aux Seconds États généraux du théâtre professionnel québécois tenus en 2007. La Fondation Gratien-Gélinas, le Centre des auteurs dramatiques et le Théâtre Bouches Décousues ont aussi bénéficié de son engagement généreux. Depuis 2017, il est invité régulièrement à commenter l’actualité à l’émission radiophonique Médium large sur les ondes d’ICI Première de Radio-Canada. Éclaireur pour les communautés de la danse et du théâtre, il milite pour la reconnaissance du travail des artistes et veille à leur offrir au FTA les meilleures conditions artistiques et éthiques pour la présentation de leurs œuvres.

Martin Faucher arrive au FTA en 2006, à titre de conseiller artistique. Il travaille pendant huit ans aux côtés de Marie-Hélène Falcon avant d’assumer la direction artistique et la codirection générale de l’événement en 2014. En continuité avec sa prédécesseure, ses programmations témoignent d’une curiosité insatiable pour les scènes du monde qu’il parcourt sans relâche. Passionné par l’histoire et animé d’une soif de transmission, Martin Faucher est un passeur et un pédagogue apprécié par plusieurs générations d’artistes. Il enseigne régulièrement aux étudiants de l’École nationale de théâtre du Canada qui lui a décerné le prix Gascon-Thomas en 2018.

Discours de Martin Faucher – Prix Gascon-Thomas (2018)

Le discours de remerciement de Martin Faucher a enflammé les étudiants de l’École nationale de théâtre lors de la remise du prix Gascon-Thomas le 27 octobre 2018 au Monument-National.

«C’est avec beaucoup d’émotion que je suis ici, devant vous, sur cette scène du Monument-National.

Avec beaucoup d’humilité aussi.

Tout ça est si grand, si vaste.

Infini.

Je dis « ça » car aujourd’hui, un mot, une réplique, une pièce, une histoire, une fiction, un corps, un personnage, une présence sur scène, bref le théâtre, je ne sais plus exactement ce que c’est. Mais je sais que c’est essentiel. Pour moi, pour vous, pour nous tous, pour la suite du monde.

Je sais que la vie doit être racontée. Magnifiée.

J’ai toujours aimé être devant un rideau de théâtre baissé, car derrière il y a tout : l’inconnu, l’inattendu, le sublime, le rêve ou son contraire, le mystère, l’inexplicable, le bavard et le muet, l’indicible, le merveilleux, l’invisible, l’Autre.

J’ai toujours aimé être ici, car peut-être que c’est derrière ce rideau que ce soir la bombe explosera. Et peut-être que ce soir le terroriste, ce sera moi. Et que la victime, ce sera vous. Ou moi. Ou les deux. Et que de cette explosion, je serai atteint, longtemps. Que j’en porterai des marques que j’espère profondes.

Depuis ma jeunesse, je suis marqué d’innombrables explosions théâtrales. Ces explosions sont une immense part de ce qui me constitue.

Je suis blessé, meurtri, perpétuellement sur la voie de la guérison.

J’ai toujours voulu faire du théâtre. Toujours.

Pour être meilleur, pour être ailleurs. Pour être plus beau, plus fin, plus intelligent. Pour être plus laid aussi, car souvent le monde est laid, il faut bien le dire.

Le théâtre est l’endroit du courage, là où les pires noirceurs se doivent d’êtres citées.

Si vous saviez comme je suis bien ici, dans un théâtre, sur la scène, oui, mais surtout dans les méandres des coulisses, ou là, dans l’obscurité et le silence attentif de la salle; dans la clarté de la salle de répétition, là où tout commence, dans l’enthousiasme et la petite terreur de ne pas être à la hauteur; dans un atelier de couture, dans une salle d ‘essayage, là où on assiste à l’apparition du personnage ; dans un atelier de décor, un studio de son ; dans la cuisine ou le salon bordélique d’un concepteur qui vous parle d’une idée formidable mais pour l’instant totalement incompréhensible. J’ai toujours voulu être ici pour trouver auprès de vous, qui que vous soyez, actrice, acteur, auteur, scénographe, costumière, maquilleur, éclairagiste, accessoiriste, compositeur sonore, assistante metteur en scène, régisseur, directrice technique, directeur de production, traductrice, directrice/directeur artistique, une réponse à mes questions, un assentiment, une connivence, une complicité, et oui, oui, l’amour. De l’humain. De l’impossible. De la vie.

Tout comme vous, j’ai fait une école de théâtre. Comme comédien. C’était merveilleux, c’était atroce. J’ai commencé cette école en 1979 à Saint-Hyacinthe. C’était il y a un siècle, c’était hier, j’étais minuscule, informe mais vigoureux. Je voulais tellement.

Cette école, je ne l’ai jamais terminée. Je la poursuis, je m’acharne, je me perfectionne. Les cours de cette école, avec ces ô combien manquements et incompréhensions, j’y retourne à tous les matins :

Et c’est ce que je fuis ! J’évite, mais trop tard, Ces cruels entretiens où je n’ai point de part. Je fuis Titus : je fuis ce nom qui m’inquiète. Ce nom qu’à tous moments votre bouche répète. Que vous dirais-je encore ? Je fuis des yeux distraits, Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais. Adieu. Je vais, le cœur trop plein de votre image, Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage. Surtout ne craignez pas qu’une aveugle douleur Remplisse l’univers du bruit de mon malheur, Madame : le seul bruit d’une mort que j’implore Vous fera souvenir que je vivais encore. Adieu. -Monsieur Dalmain, est-ce que c’était mieux ?

Depuis 1979, je tourne le monde sept fois dans ma tête et dans mon corps. Pour être sûr d’être émouvant, ou presque, pour être fulgurant, ou presque, pour être pertinent, ou presque. Pour être là, totalement.

Après ces quelques 35 années à faire du théâtre, ou la prétention d’en faire, la chose la plus précieuse que j’ai développée, c’est le doute.

Est-ce que c’est bon ? Est-ce que ça passe ? Est-ce que ça peut être plus précis, plus économe, plus délirant, moins propre, plus sale ? Est-ce que c’est ça que l’auteur a voulu dire ? Vraiment dire ? Qu’est-ce qui se cache entre les lignes ? Est-ce qu’il y a un sens qui m’échappe, une nuance qui pourrait être apportée, jouée, sentie ? Est-ce que ça peut être meilleur ? Et moi, dans tout ça, qu’est-ce que je dis pour vrai ? Est-ce que je dis quelque chose ou je ne fais que remplir un vide ?

Derrière ce rideau, ici à Ludger-Duvernay, en bas au Studio Hydro-Québec, en haut dans la salle de répétition, là-bas sur Saint-Denis, j’ai connu des moments de pur bonheur théâtraux, des grands moments de vie. J’ai vu Macha Limonchik avoir un terrible blanc de mémoire pendant Les femmes savantes et terminer sa scène en disant avec panache « C’est ça qui est ça ! » J’ai essuyé les larmes de la gang qui jouait L’asile de la pureté de Claude Gauvreau parce que je leur disais inlassablement : « Vous ne parlez pas le texte ! Mettez des points à la fin de vos phrases. » J’ai frissonné à l’écoute de l’hallucinante conception sonore qui accompagnait mur à mur la création d’Olivier Kemeid, Nous qui ne rêvions plus. J’ai redouté ce moment où j’ai dû dire à un scénographe que je voulais scraper son décor à quatre jours de la première, car même si son décor était conforme à la maquette sur laquelle nous nous étions entendus, la compréhension que j’avais à ce point-ci de la création du texte de création de Dominick Parenteau-Lebeuf m’amenait maintenant ailleurs. J’étais tout fébrile lorsque j’ai demandé à Mathilde Dumont d’écrire une scène supplémentaire pour un personnage de sa pièce parce que ce tout petit personnage secondaire était joué par Benoit McGinnis et que je trouvais criminel de ne pas le voir davantage sur scène.

Mon cœur a fondu lorsque, dans mes fonctions de directeur artistique du FTA, un soir en Italie, dans la petite ville de Prato près de Florence, après un spectacle d’une chorégraphe suisse que je venais de voir, en mangeant avec la gang du spectacle, je mentionne au directeur de tournée (un vieux monsieur) que j’ai connu à Montréal, à l’occasion d’un exercice public de l’École, un étudiant concepteur de décors et de costumes, lui aussi Suisse, que j’avais adoré ce garçon talentueux au possible, qu’il s’appelait Valère (quel nom molièresque), qu’il était retourné dans son pays, que je ne l’avais plus jamais croisé. Et le vieux monsieur de s’exclamer : mais Valère ! Je travaille régulièrement avec lui. Je l’adore aussi !

L’École pour moi, c’est ça : des gens qu’on rencontre une première fois, tout jeunes, tout fous et qu’on retrouve plus tard, à Montréal ou ailleurs, d’une façon ou d’une autre, aguerris, confiants, resplendissants. L’émotion de retrouver Line, Pascale, Marie-Hélène, Emmanuelle, Stéphanie m’assister dans une salle de répétition du Théâtre d’Aujourd’hui, d’Espace Go, de la Licorne, de voir ces actrices et ces acteurs connus d’abord tout lisses, pas un pli, avec maintenant leurs premiers cheveux blancs, leurs premières rides, leur corps se transformant, tout comme moi je me suis transformé depuis ce Saint-Hyacinthe qui ne veut jamais se terminer.

J’ai une pensée aussi pour celles et ceux que j’ai connus ici et que je n’ai jamais recroisés. Qui ne font pas, ou plus, ce métier, ce « ça ». J’espère de tout mon cœur que le rêve de ce « ça » ne les aura pas broyés, car le désir du théâtre peut être terrible aussi, cruel. Je pense à eux, comme je pense à moi dans mes plus grands moments de découragement pendant les répétitions de mon premier exercice public de 3e année, ce Pirandello à marde dans lequel j’étais complètement perdu.

Le gouffre, l’abîme, le néant absolu, le « ça » du théâtre, c’est ça aussi.

Je suis ici devant vous, fragile. J’ai 105 ans et j’ai toujours 20 ans.

J’adore ce rideau. Lors des exercices publics de l’École, que je ne manquais sous aucun prétexte, je l’ai vu se lever sur des Brecht, des Dario Fo, des Sophocle, des Tennessee Williams, sur une fresque historique délirante d’André Ricard parlant de la Nouvelle-France. Mais je me rappellerai toute ma vie de ce collage Tremblay/Genet/Claudel dirigé par André Brassard, mon maître absolu de la mise en scène, le professeur que je n’ai jamais eu, mais qui m’a tellement enseigné.

J’avais 19 ans, j’étais ici dans le vieux Monument-National, tout poussiéreux, décrépi et tellement beau. Lentement, le rideau rouge se leva au son d’une musique de Bach, triomphante au possible, trompettes pétaradantes, orgues stridentes. La levée du rideau révéla une immense salle à coucher opulente et magnifique, démente, tout en dorures, en draperies et en moulures extravagantes. Un immense lit à baldaquin trônait au milieu de ce décor d’or et de lumières. Nous, pauvre public, étions littéralement soufflés, et devant tant de splendeur, à tout rompre nous avons applaudi le décor. J’ai applaudi le décor. Puis, les acteurs et actrices entrèrent, lentement, dans un silence inquiétant. Et, dans un geste d’une sauvagerie inouïe, devant mes yeux incrédules, avec force cris et hurlements, en deux temps trois mouvements, les actrices et les acteurs démolirent totalement ce décor pour le transformer en champ de bataille où le théâtre, le vrai, pouvait commencer, où Claire, Solange, Manon, Hosanna, Prouhèze, Sept-Épées pouvaient être les guerriers de la beauté qu’ils sont.

Ce soir-là, André Brassard m’apprit que le théâtre est une bombe et que, pour qu’on ne dorme pas sur nos certitudes, la bombe doit exploser. On ne sait pas où ni quand, mais il doit y avoir explosion, combustion.

La bombe peut se loger partout, dans les interstices les plus minuscules, dans un mot, dans une réplique en apparence anodine, dans la couleur étonnante d’un costume, dans un bref silence surgissant au beau milieu d’un flot verbal, dans une caresse qu’un personnage donne à un autre qui pourtant le déteste, dans ce que vous voulez, un détail ou dans son ensemble.

La moitié du monde est en ostie contre l’autre moitié. Et elle a bien raison. C’est pourquoi nous devons amorcer, dans le drame ou dans le rire, des bombes dans le théâtre que nous faisons. Afin que tombent les barrières, les frontières du raisonnable, les limites du connu, les préjugés, les a priori, les idées reçues, les clichés, le pâle de la vie comme le dit si bien Réjean Ducharme.

Je me considère maintenant comme étant un poseur de bombe. Je parcours le monde afin de ramener, le temps d’un festival, des bombes théâtrales et chorégraphiques. Je donne la parole à qui a envie que ça revole. Avec violence ou avec douceur, peu importe, il faut que ça revole.

Je n’ai fait qu’une chose dans ma vie. Du théâtre. À Saint-Hyacinthe, j’ai aimé d’amour des professeurs, j’en ai haï d’autres. C’est dans cet amour et dans cette haine que je me suis formé. Que je me forme encore. Les essais, les erreurs, les réussites et les échecs font partie de ma vie. Je me rappelle encore de cet Ubu roi si mauvais dans lequel je jouais en 2e année. Je me disais : « Il me semble que le théâtre ce n’est pas ça, que ça ne peut pas être ça, que ça ne devrait pas être ça. »

Et depuis, j’ai essayé, et j’essaie toujours, de trouver ce « ça ».

Le théâtre m’a amené à m’inventer, à me réinventer, à me trouver.

Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Et c’est tant mieux. Quelqu’un m’attend. Et ce quelqu’un est peut-être parmi vous. Le meilleur est encore à venir.

La bombe n’est pas toujours là où l’on croit la trouver. Derrière ce rideau, il y a le décor du Mystère d’Irma Vep, l’aventure théâtrale la plus débridée que j’ai vécue à titre de metteur en scène ; celle qui m’a rebranché sur l’essence du jeu théâtral comme lorsque j’étais enfant, dans cette innocence, dans cette naïveté et dans cette liberté qui doivent à tout prix être préservées.

Hier soir, des gens hurlaient de rire devant les niaiseries de Serge Postigo et Eric Bernier. Faire hurler des gens en toute impunité, ce n’est quand même pas rien.

Ce que j’ai pu accomplir dans le monde théâtral jusqu’à maintenant, je le dois à mon entêtement, oui, mais aussi à une immense dose d’inconscience.

La route est longue. Ardue. Passionnante.

Je n’aurais pu la parcourir seul.

En terminant, permettez-moi de remercier des personnes qui se sont trouvées sur ce chemin, qui m’ont été précieuses et qui m’ont permis d’être là, aujourd’hui, devant vous.

Je remercie Marie-Hélène Falcon de m’avoir ouvert, avec le Festival TransAmériques, les chemins du monde entier. Le théâtre et la danse que je vois ici et ailleurs me donnent une force incroyable.

Je remercie Claude Poissant, l’ami de toujours, avec qui je refais inlassablement les mises en scène et les distributions de chaque spectacle que nous voyons, dont les nôtres.

Jean Fredette, en m’accueillant un mois chez lui à Berlin, j’ai pu, soir après soir aller à la Schaubühne, à la Volksbühne, au Deutsches Theater, au Maxim Gorki, à Sophiensaele, au HAU, et réaliser que le théâtre, ça n’avait vraiment pas de limite.

Je remercie Gilles Renaud pour cette première invitation à venir travailler ici à l’École en dirigeant ces inoubliables Femmes savantes.

Je remercie Réjean Ducharme pour l’essence de ses mots qui me suivront toute ma vie durant, Benoit Vermeulen et Suzanne Lemoine, les complices d’À quelle heure on meurt ? le vrai début de tout, et Ginette Noiseux qui m’a ouvert les portes de son théâtre pour accueillir mes premiers pas.

Sarah Berthiaume, Carole Fréchette, Jasmine Dubé, Lise Vaillancourt, Emmanuelle Jimenez, pour m’avoir permis d’entrer dans vos mots, dans vos univers.

Markita Boies, Eric Bernier, Macha Limonchik, Hélène Mercier, Pierre Bernard, pour leur créativité, leur générosité.

Daniel Léveillé pour m’avoir donné un corps dansant, pour la patience et l’écoute dans ces longues heures de découragement dans la cuisine de la rue Champagneur quand je ne jouais pas pantoute, et surtout pour l’amour.

Louise Lahaye et Diane Miljours, les fées marraines qui m’ont offert de jouer un serpent dans Le cocodrille, mon tout premier contrat en arrivant à Montréal.

De Saint-Hyacinthe, je remercie mon professeur Andrew James Henderson pour la voix.

Yvan Ponton pour ses incroyables cours d’improvisation qui m’ont libéré du carcan dans lequel j’étais enfermé (je vous raconterai un jour cette improvisation où la consigne était que ça devait se dérouler dans un lieu réel de la ville. Nous avions simulé, en plein centre-ville, le kidnapping dans une camionnette d’une fille de notre classe qui nous tapait sur les nerfs, et que la police, la vraie, celle de la Sûreté du Québec, était venue nous voir pour savoir c’était quoi cette affaire-là. « Ben monsieur la police, c’est une improvisation qu’on fait… » Ce jour-là, j’ai réalisé que le théâtre pouvait rencontrer de plein fouet la vraie vie).

Je remercie Jean Dalmain –trouvez-vous à midi à la petite fontaine/mais que diable allait-il faire dans cette galère ?/Bon appétit messieurs- pour qui le répertoire classique français, ça se jouait aussi facilement que ça, et pour qui la langue française, ses subtilités, ses richesses, sa poésie, n’avait aucun secret.

Je remercie aussi le metteur en scène de ce si mauvais Ubu roi.

Je remercie France Arbour auprès de qui, de 8 à 16 ans, j’ai suivi des cours de théâtre dans mon Granby natal.

J’ai grandi dans une maison où il y avait des disques, des livres, de la lumière.

Dès l’âge de six ans, je me souviens, j’ai dit « Maman, je veux faire du théâtre. » Et ma mère m’a dit « Martin, tu veux faire du théâtre ? Tu vas faire du théâtre. »

Et aujourd’hui, je fais encore du théâtre.

Maman, merci.

André Brassard a dit « On est là pour passer le feu, pour transmettre une espèce d’exaltation à être vivant malgré tout. »

À vous toutes et à vous tous, c’est un grand honneur que vous me faites aujourd’hui.

Je vous en suis profondément reconnaissant.

Bonne vie.»

– Martin Faucher

Qui suis-je que je ne suis pas encore? (extrait)

Montréal, 2017. La ville célèbre le 375e anniversaire de sa « fondation » moderne. C’est dans ce contexte que Martin Faucher présente une première version de ce texte, lue le 24 mai 2017 dans le cadre du congrès de l’International Society for the Performing Arts (ISPA). Quelques jours plus tard, pour l’ouverture du 11e Festival TransAmériques, il offre une nouvelle version de son discours aux artistes, invités et spectateurs du Festival. La version finale, retravaillée par l’auteur, est parue dans le livre FTA : Nos jours de fête, Somme toute, 2018.

« Je vis sur une terre étrange, une terre de résistance, de révolte et, hélas, trop souvent d’abdication. Une terre où tout est encore à bâtir, car le rêve est inachevé, ou alors tombé entre les mains de spéculateurs, de faiseurs de bébelles et d’injustices.

Au beau milieu de la toute riche et puissante Amérique, royaume de Hollywood et des châteaux de carton-pâte de Disney, des casinos clinquants aux fontaines extravagantes et de l’entertainment pailleté, il y a ici à Montréal une chose improbable, un festival de danse et de théâtre de création contemporaine. D’abord Festival de théâtre des Amériques, puis Festival TransAmériques, ce festival se consacre depuis plus de 30 ans à débusquer et à placer le nouveau et l’inconnu au cœur de la cité. Dans un contexte aussi singulier, comment cela est-il possible ?

Parce que :

Je suis Françoise Sullivan, danseuse, chorégraphe et artiste visuelle née de père irlandais et de mère canadienne-française, qui, avec ses amis du manifeste Refus global, nous a fait entrer en 1948 dans la modernité en se révoltant contre l’Église et en dansant dans la neige. Les énergies, étouffées longtemps, trouvent le soin de se libérer par la suite, avec une fureur accrue.

Je suis Leonard Cohen, le poète juif anglophone des quartiers riches de l’Ouest qui a traversé la frontière pour venir s’établir dans la partie ouvrière de Montréal. There is a crack in everything. That’s how the light gets in.

Je suis Michel Tremblay, le dramaturge du Plateau Mont-Royal, du Montréal des opprimés, l’écrivain qui a donné leurs lettres de noblesse aux ménagères, aux gays, aux refoulés, dans une langue, notre langue. Chus v’nue au monde par la porte d’en arrière, mais m’as donc sortir par la porte d’en avant !

Je suis les sœurs Kate et Anna McGarrigle chantant dans le français le plus délicieux qui soit. Croyez pas qu’on n’est pas chrétien, le dimanche on promène son chien.

Je suis Margie Gillis, je suis les cheveux libres de Margie Gillis, les bras libres de Margie Gillis, qui dansent avec insouciance et générosité la féminité, la liberté et la paix, jusque dans la Chine très communiste de 1979.

Je suis Marie Chouinard, danseuse et chorégraphe venue du centre de la terre qui nous a appris qu’avant d’être homme ou femme, Québécois ou Canadien, parlant français ou anglais, nous sommes bien humblement une cellule, un atome, un souffle, un esprit, une énergie.

Je suis Édouard Lock, génial chorégraphe né dans l’effervescente Casablanca et arrivé en bas âge à Montréal, et la fulgurante Louise Lecavalier, née dans une banlieue bien blanche et bien sage de Montréal. Avec eux, deux évidences : un homme est une femme est un homme est une femme ; la gravité
et la chute sont des phénomènes engageant à se relever.

Je suis Mani Soleymanlou, acteur, auteur et metteur en scène d’origine iranienne, passé de Téhéran à Paris, de Toronto à Ottawa, et qui, ici, à Montréal, tente de dire qui il est, qui nous sommes et qui nous ne sommes pas ou plus.

Je suis Dana Michel, danseuse et performeuse aux origines jamaïcaines qui transcende jusqu’à l’hallucination le quotidien des ghettos des mal-aimés, des femmes noires, des itinérants, des mal-dans-leur-peau et dans leur âme.

Je suis Daina Ashbee, chorégraphe descendante des peuples cri et métis qui fait jaillir du corps le sang, l’eau, les organes, les os, l’énergie et la pensée, afin de retrouver le cosmos qui nous a tous engendrés.

Je suis cela, tout cela, et plus encore.

Je ne sais pas de quoi demain sera fait, qui Montréal mettra au monde, qui Montréal accueillera, qui Montréal inspirera. Nous vivons une époque troublante de lentes disparitions, de dématérialisation. La désocialisation nous guette. Désormais, Montréal ne se décline plus en deux. La multitude règne. Tout bouge, se percute et se répercute. De nouvelles identités veulent être nommées. La singularité, la différence, la marginalité réclament de briller au grand jour.

Je est plusieurs.

Sur cette île millénaire, la perfection ne règne pas. J’ai l’intime conviction que les artistes sauront poser les bonnes, les vraies questions, celles qui parfois font mal, et trouveront de par leur force, leur insoumission, leur obstination, leur fantaisie et leur poésie aussi, un début de réponse.

Nous sommes là. Qui que nous soyons. »

– Martin Faucher

 

DAVID LAVOIE

Codirecteur général et directeur administratif


© Maude Chauvin

Porteur de grands projets

Reconnu pour son sens de la communauté et son engagement, David Lavoie est très impliqué dans le milieu culturel depuis plus d’une quinzaine d’années

« J’étais jeune adulte lorsque je me suis trouvé à fréquenter, un peu par hasard, un café-théâtre de la rue Saint-Denis. J’étudiais l’administration. Je ne connaissais pas les langages de la scène. Pourtant, je me suis bientôt lié d’amitié avec les artistes qui y jouaient leurs spectacles. Leur travail me fascinait, comme peut le faire une langue étrangère qui semble nommer le monde autrement et lui réinsuffler une part de beauté et de vérité. »

Biographie complète

Entrepreneur d’une grande ténacité, il a contribué à la fondation du Théâtre Aux Écuries, véritable incubateur théâtral dont il a été le directeur général de 2005 à 2012. L’année suivante, le Conseil québécois du théâtre récompense cette réalisation exceptionnelle en lui décernant son prix Sentinelle. Cofondateur du Festival du Jamais Lu, David Lavoie en a été le directeur administratif jusqu’en 2012. Il a aussi accompagné les activités locales et internationales du Théâtre de la Pire Espèce à titre de directeur administratif, et collaboré avec le Théâtre du Grand Jour et le Festival du nouveau cinéma.

Artisan du futur

Interpellé par les enjeux professionnels et institutionnels de sa communauté, David Lavoie partage son expertise avec plusieurs organismes culturels en siégeant notamment aux conseils d’administration de l’Association des compagnies de théâtre et de l’Association des diffuseurs spécialisés en théâtre, et encore aujourd’hui à celui de la revue Liberté et de la compagnie RUBBERBANDance. Il a été coprésident du Conseil québécois du théâtre de 2016 à 2018, avec Brigitte Haentjens. À l’affût des luttes à mener pour l’amélioration des conditions de la pratique artistique, il participe régulièrement à des actions de mobilisation.

Son engagement indéfectible et structurant envers la relève artistique continue de se manifester dans l’accompagnement et le mentorat de plusieurs jeunes artistes. Formé en administration des affaires à l’École des hautes études commerciales de Montréal, le codirecteur général et directeur administratif du FTA détient aussi une ceinture noire en Kung Fu. Féru d’intelligence collective et de projets émancipateurs, David Lavoie dirige le FTA avec une conscience aiguë de l’avenir et de ses impératifs.