La vie est là
(carnets)

#2

par
Martin
Faucher

25 avril 2020

Au commencement il n’y a rien.

Si, il y a une ville, Montréal.
Une ville curieuse de tout, assoiffée d’aventures, quelles qu’elles soient.

Il y a une période de l’année qui n’est pas encore tout à fait l’été, le printemps, où, après cette léthargie hivernale qui frôle l’éternité, on a une folle envie de se lancer dans la chaleur, dans la lumière.

Il y a une grille-horaire à remplir, un calendrier d’une quinzaine de jours à noircir de noms d’artistes, de titres de spectacles qu’on a furieusement envie d’inviter.

Il y a un budget, bien sûr, mais ça, on ne veut pas trop le regarder, pas tout de suite, plus tard.

Il y a la danse, il y a le théâtre.
Des sports de l’âme et du cœur pratiqués depuis la nuit des temps.
De formidables véhicules d’euphorie intime et collective.

Il y a le mot contemporain.
Il fait peur à plusieurs. Pourtant, contemporain veut dire « qui est de notre temps ».
Qu’est-ce qui peut bien faire peur dans notre temps ?
Notre temps peut-être.

Il y a le mot création. Mot sésame qui permet l’inconnu. L’extraordinaire.

Il y a souvent une œuvre, de prime abord incompréhensible, inconcevable, qu’on est tenté de rejeter violemment, mais qui nous obsède une fois qu’on s’y est frotté, tant pis pour nous. On veut comprendre, ne serait-ce qu’une bribe ; comme une énigme posée par un malicieux esprit, qu’on s’obstine à résoudre coûte que coûte.

J’aime à penser aux réactions de stupeur du public découvrant l’incompréhensible, l’inconcevable, jusqu’au scandaleux peut-être.

J’aime cette singulière sensation de plénitude lorsque là, sur une scène, est révélé haut et fort, comme une évidence, ce qui se taisait au plus creux de soi et qui provoque au ventre cette bouffée de chaleur qui nous allège, qui nous soulève, qui nous libère.

J’aime à penser que Le sacre du printemps de Stravinski/Nijinski a connu un soir de première. Les belles-sœurs de Tremblay/Brassard aussi.

Le sacre du printemps est une évidence.
Les belles-sœurs aussi.
J’aime Hydro aussi.

Au commencement, donc, il n’y a rien.

Et le désir démesuré que l’évidence advienne.


Regarder devant soi, sans entrave, et non penché sur un écran, sans d’autre attente que le risque de l’ennui, est la pratique qui s’est le plus perdue ces dernières décennies.

L’art du regard.

Bâtir une édition c’est regarder de tous ses yeux.
Écouter de toutes ses oreilles aussi.

La cime et les racines. Le visible et l’imperceptible. Le hurlé, le murmuré et l’indicible.

Les spectacles voyagent en moi. Ils circulent librement de ma tête, à mon ventre, à mon cœur, formant ainsi un magma, un puissant courant alimentant une programmation en devenir.

Ces spectacles flottent nuit et jour en moi. Ils forment des constellations qui changent au gré des jours, de l’air du temps, de mes humeurs, de mes pensées, de la marche du monde.

Je ne sais trop à quel moment précis commence ou se termine l’élaboration d’une édition. Quand puis-je affirmer : OK, cette édition, ça va être ça. Cette édition va ressembler à ça. Cette édition va parler de ça. Cette édition, c’était ça ?

Dans la multitude de ce que je vois, survient toujours un spectacle qui déclenche un mouvement formidable, une secousse qui ébranle mes certitudes, un choc qui persiste longtemps après la sortie de la salle et qui me permet de dire OK, cette édition, ça va être ça. Cette édition va ressembler à ça. Cette édition va parler de ça.

La bombe. La pierre d’assise. Le déclencheur. Le phare.

Je ne sais jamais quand la foudre va se produire. Et je ne demande qu’à être foudroyé.


C’est à Hambourg, au ciel de pluie
Quand les nuages vont à pas lents
Comme s’en vont les lourds chalands
Le long des quais, crevant d’ennui

 

Enfant, nous avions à la maison un disque d’Édith Piaf que j’écoutais à répétition. Ces histoires de femmes malheureuses qui flirtaient avec la mort me fascinaient.

C’est par une chanson qui mettait en scène une fille de joie, et dont je ne saisissais vraiment pas le sens des paroles, que j’ai entendu le nom de Hambourg pour la première fois.

L’atmosphère glauque qui se dégageait de cette complainte m’impressionna. C’est probablement pourquoi je n’ai jamais eu d’envie particulière de visiter cette ville.

J’ai pourtant vécu à Hambourg deux expériences artistiques d’une force exceptionnelle.

La première s’est produite il y a quelques années. Par un après-midi d’octobre, avant le spectacle du soir, je décide de combattre mon décalage horaire en visitant la Kunsthalle, musée aux riches collections.

Au hasard de ma déambulation, goûtant chaque seconde de ce silence que seuls les musées offrent, j’entre, unique visiteur, dans une salle aux hauts murs et aux larges fenêtres. C’est ainsi que je tombe sur cette célèbre toile de Caspar David Friedrich, Le voyageur au-dessus de la mer de nuages.

Sa vision me foudroie et je ne peux m’empêcher de pousser un très long ooohhhhh.

J’avais bien sûr vu de nombreuses reproductions de ce chef-d’œuvre de la peinture romantique allemande, mais tomber subitement devant l’œuvre originale, me retrouver en présence de ce voyageur altier qui surplombe les tumultes d’une nature tourmentée me remua au plus haut point.

Je m’approche pour mieux admirer la noire silhouette. En scrutant ses vêtements, une évidence me saute aux yeux et je ne peux m’empêcher de m’écrier : MAIS C’EST VERT! SON MANTEAU EST VERT !!!!

En effet, le manteau du Voyageur, que depuis toujours je croyais noir, noir comme la mort, est plutôt vert, d’un beau vert profond, comme j’imagine ces forêts millénaires aux mille dangers que ce pèlerin a peut-être traversées avant son arrivée sur ces cimes escarpées.

Moi qui pensais ce Voyageur mélancolique habité d’un pessimisme chronique, il m’apparaît dorénavant porteur d’espoir.

À Hambourg, dans la solitude d’une ville que je craignais, la couleur d’un manteau peint au XIXe siècle m’a transformé.

Depuis, le Voyageur-au-manteau-vert-et-non-noir m’accompagne. Il m’intime de ne jamais prendre rien pour acquis. Du haut de son rocher escarpé, il me souffle à l’oreille de regarder, regarder, regarder avec soin par-delà les brumes, les volutes, les brouillards et les nuages dans l’espérance de voir, autre chose.

La cime et les racines.
Le visible et l’imperceptible.


Hambourg, printemps 2018.

Kampnagel, ancienne usine d’ingénierie du XIXe siècle transformée en un vaste complexe culturel de la scène indépendante.

Ce soir, Requiem pour L. d’Alain Platel.

Avec les Anne Teresa De Keersmaeker, Jan Lauwers, Jan Fabre et Wim Vandekeybus, Alain Platel fait partie de cette vague d’artistes flamands qui a déferlé sur Montréal depuis les années 80 et qui nous a joyeusement ébouriffés.

Alain Platel dont j’attends chaque nouvelle création avec joie.

J’ai vu le travail de Platel pour la première fois en 1996 dans le cadre du festival Coups de théâtre. Son spectacle Mère et enfants créé avec le dramaturge Arne Sierens fut un véritable coup de poing, mon Sacre du printemps.

Espace Go. Tout le milieu du théâtre pour l’enfance et la jeunesse est réuni pour assister à un spectacle flamand dont nous ne savons pas grand-chose. Ça vient de Gand, c’est tout.

Je suis littéralement ébahi, subjugué ! L’ici-maintenant explose sur une scène comme jamais je ne l’aurais imaginé.

Une fougue, un formidable chaos organisé où tout un chacun, enfants, adolescents et adultes, jouent et dansent à corps perdu, sans hiérarchie. Par de banales actions tirées de la vie quotidienne et poussées à leur paroxysme, ces corps de tous âges expriment avec finesse les inextricables relations familiales tordues, secrètes, tendres, exacerbées ou refoulées, tout ça dans un fatras de meubles, de vêtements et d’accessoires domestiques sur une tonitruante musique pop. Le genre humain lâché lousse sous une lentille légèrement déformante.

Est-ce de la danse ? Est-ce du théâtre ? C’est tout ça à la fois, et même plus. C’est la vie !

Le triomphe que remporte le spectacle ce soir-là retentit encore à mes oreilles.

Depuis, le FTA a accueilli à bras ouvert les Iets op Bach, Allemaal Indiaan, Gardenia, tauberbach.

Toujours cette fougue, toujours la générosité de ces corps ardents.
Toutefois, au fil des ans, une certaine gravité s’est installée.
Le passage du temps qui fait son œuvre.


Le gradin du Kampnagel est rempli à pleine capacité.
Nous sommes 600, 700 spectateurs.
Du haut de mon rocher, je ne sais si mon manteau de voyageur est noir ou vert.
Je regarde devant moi.
Alain Platel m’attend.

Le spectacle commence.
Dès les premières secondes, je suis saisi.

En fond de scène, un écran occupe tout l’espace. En gros plan, la projection vidéo du visage d’une femme vieillissante à qui ce requiem est dédié, L.

L. est atteinte d’une maladie incurable et a demandé la mort assistée. L. a offert les derniers moments de sa vie à Alain Platel dont elle admire l’œuvre depuis longtemps. En accord avec sa famille, L. a accepté qu’une caméra l’accompagne jusque dans son dernier souffle.

Ce visage de L., rongé par la souffrance, sereine aussi devant la finalité qui l’attend, sera la seule image qui sera projetée tout au long de la représentation.

La vue du visage de L. est difficile à soutenir. Filmé avec pudeur, ce visage est tout de même implacable.

La musique est omniprésente chez Platel. Dans les spectacles précédents, Bach, Purcell, Monteverdi. Cette fois, le génie de Mozart.

Sont réunis sur scène, 13 hommes et femmes en provenance de la République démocratique du Congo, de l’Afrique du Sud et de la Belgique, musiciens, chanteurs et chanteuses. Ils nous livrent avec une ferveur poignante une version aux accents tantôt jazz, tantôt manouches du célèbre Requiem, œuvre réorchestrée par le compositeur Fabrizio Cassol, complice de longue date de Platel.

Ces hommes et ces femmes où la peau noire triomphe forment le plus beau des cortèges. Ils chantent, jouent, dansent. Ils puisent à la musique et font surgir toute la vitalité que recèle la partition de Mozart pour offrir un bienfaisant contrepoint à la mort qui fait son œuvre.

La lumière dialogue avec les ténèbres.

Je suis cloué sur mon siège. Je ne suis ni un spectateur, ni un directeur artistique de festival. Je suis un homme qui regarde une femme mourir.

Je suis un fils qui pense à sa propre mère qui depuis quelques années s’éloigne dans le brouillard de l’oubli.

L’expérience qui m’est proposée est franche, absolue, sans compromis.
Sans complaisance non plus.

Autour du visage de L., on voit les mains de ses enfants qui la caressent, lui apportent de l’eau, lui prodiguent des soins pour adoucir ses derniers instants.

Et la mort survient.

L. ferme les yeux.
L. nous quitte.
L. n’est plus.

La musique se tait.

Fin du Requiem pour L.

Puis, lentement, très lentement, la lumière revient.
Saluts.
Applaudissements.
Des tonnerres d’applaudissements.
Comme pour rappeler la vie à grands cris.

Et je m’effondre.
Tout d’abord des larmes silencieuses.
Puis des larmes sonores, chaudes, abondantes.
Ce qui s’est déroulé est entré en collision avec ce qui se joue au plus creux de ma vie.

La bombe. La pierre d’assise. Le déclencheur. Le phare.

Je quitte le Kampnagel et je retourne à mon hôtel comme je traverse une forêt dense aux arbres centenaires, le cœur et l’âme remplis.

Mon manteau est vert.

 

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