Le projet Adventures can be found anywhere, même dans la répétition soulève des enjeux passionnants sur notre rapport à l’art. Selon vous, quelles questions pose-t-il à la littérature ?

Sylvie Lachance : Notre travail reflète notre vision très ouverte de ce qu’est une œuvre d’art. Pour nous, aucun artiste ni aucune œuvre ne sont parfaits ou intouchables. Nous voulons aussi explorer en quoi la littérature appartient à tout le monde et non pas uniquement aux spécialistes. Les artistes qui participent au projet viennent de plusieurs disciplines artistiques, notamment la littérature, la performance, la danse et la musique, et ont différentes relations à la littérature et aux publications.

Jacob Wren : Le réalisateur Andreï Tarkovski a dit un jour que si un livre est lu par un million de personnes, il devient un million de livres différents. Pour moi, le processus de réécriture qui nous occupe ici évoque de manière à la fois littérale et ludique comment la littérature s’inscrit dans notre vie, d’une manière toujours nouvelle, jamais fixée. Il traduit aussi l’engagement suscité par un texte : lorsqu’on aime un livre, il fait partie de nous et se modifie avec nous.

 

Le travail collaboratif et les aménagements qu’il impose font partie de l’ADN de PME-ART. Parlez-nous de la friction entre le groupe et l’individu dans votre travail.

 J.W. : Ce qui m’apparait invariablement vrai, même si j’ai toujours un peu de difficulté à la conceptualiser, c’est que le groupe ne peut exister sans les individus et les individus ne peuvent exister sans le groupe. En un sens, toutes nos activités artistiques sont une tentative de ne pas nier la singularité des artistes au profit de la collaboration. Nous cherchons ensemble comment créer un espace où les désirs, les travers et les obsessions de chacun·e pourront cohabiter et même générer un sens commun.

Lorsqu’il y a des éléments irréconciliables dans le groupe, il faut trouver les meilleures solutions. Il y a une négociation, peut-être même un compromis, mais le plus souvent, nous voulons faire le moins de compromis possible. On pourrait dire que notre approche consiste à inventer un cadre commun dans lequel l’individualité de chacun et chacune pourra exister. C’est une manière d’avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre !

S.L. : D’autant plus que nous travaillons avec des artistes d’horizons extrêmement divers qui ont leur propre démarche et leur propre approche artistique. Ça rend le processus encore plus périlleux et enrichissant au final.

 

Les prémices de cette installation-performance remontent en 2014 à l’invitation de la directrice de la Galerie Leonard & Bina Ellen, Michèle Thériault. Près de huit ans plus tard, en quoi cette nouvelle présentation au FTA vous a-t-elle permis de la repenser ?

J.W. : Au cours de la création, nous avions travaillé à partir d’un livre différent et le projet s’intitulait plutôt Adventures can be found anywhere, même dans la mélancolie. Au moment de reprendre le travail, l’une d’entre nous a proposé d’essayer de changer de texte. Cette idée nous a immédiatement semblé séduisante et nous avons compris que le sujet de notre travail n’était pas l’œuvre littéraire en tant que tel, mais plutôt le processus de la réécrire et de la performer. Nous ne souhaitons pas glorifier un·e artiste en particulier. Ce qui nous anime vraiment, c’est l’engagement artistique envers la littérature.

Tous les membres du groupe ont alors proposé une œuvre à réécrire et nous avons fait l’exercice pour chacune. Au fil du processus, un premier livre a d’abord été éliminé, puis un autre, et à la fin, il n’en restait plus qu’un seul, Renaître : journaux et carnets (1947-1963) de Susan Sontag.

 

Pourquoi avoir arrêté votre choix sur ce premier tome des trois volumes des journaux intimes de Susan Sontag ? Et quelle sera votre approche de réécriture ?

 J.W. : Cela a été une décision plutôt instinctive et je ne sais pas très bien l’expliquer encore. Nous avons trouvé le journal de Sontag très touchant et nous avons été saisi·e·s par le fait qu’il possède une sorte d’immédiateté et une grande ouverture. Je crois que le processus de réécriture de cette œuvre sera celui qui nous permettra de comprendre réellement pourquoi nous avons choisi de la réécrire.

L’objectif est de rendre le livre « un peu plus collectif et un peu plus près de nous ». Nous voulons bien sûr affirmer que nous transformons le texte par le caractère collectif de notre travail. Le fait que nous entreprenons ce projet aujourd’hui est aussi très important. Sontag a écrit ses carnets il y a plus de 50 ans, nous sommes des personnes différentes de celles que nous aurions pu être à cette époque. Travailler à amener quelque chose du passé dans le présent nous anime continuellement dans notre travail de réécriture.

 

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