Les cahiers
des Respirations

#3

par
Emmanuelle
Jetté

4 mars 2021

Que serait le FTA sans ses fameuses soirées au QG, sans ses fêtes incandescentes, du disco à l’afrobeat en passant par les battles de danses urbaines ?

Nuit après nuit, elles forgent de nouvelles rencontres, provoquent les retrouvailles, rassemblent les communautés d’un même mouvement. Complémentaires à la programmation, elles sont des événements en soi, pensées en collaboration avec des artistes du nightlife montréalais.

Ces figures importantes du Festival font partie intégrante de la réussite de chaque édition. Certaines échauffent le QG depuis un certain temps, telles que le DJ Parker Mah, mieux connu sous le nom de Rhythm and Hues et à qui l’on doit, entre autres, Les Nuits de Montréal en 2018 et la soirée Cuba Libre en 2019.

Le FTA poursuit aujourd’hui le dialogue avec cet artisan du son notamment à travers les Respirations. Cette initiative vise aussi à approfondir la relation du Festival à ces créateurs et créatrices aux multiples facettes. Les Respirations stimulent le rêve, réactivent l’imaginaire, transcendent les limites. C’est aussi dans cette optique que le FTA a approché l’artiste multidisciplinaire Elle Barbara, avec qui il n’avait jamais encore collaboré. Les Respirations permettent ainsi d’entamer une conversation concrète et de déployer les possibles, aussi vastes soient-ils.

Suggestion d’écoute pour accompagner votre lecture


Parker Mah et l’art du fragment

Formé comme musicien de jazz, le DJ et photographe Parker Mah s’inscrit dans une démarche à la croisée du multimédia, de la musique et de la performance. Nourri par ses nombreux voyages, il s’intéresse au métissage et à la migration, toujours dans le respect des cultures qu’il convoque.

Parker Mah est sensible aux enjeux de pouvoir et de justice sociale. Il ancre son travail musical dans une véritable recherche contextuelle pour chacune des mélodies qu’il découvre afin d’en dévoiler la portée politique.

Pour lui, c’est par le disque vinyle qu’on accède à l’histoire d’une piste, d’un album. Lorsqu’il se met à l’écoute de l’aiguille, tout son être est à l’affût de sons uniques. Depuis ses débuts, l’artiste se bâtit une bibliothèque d’échantillons sonores mêlant textures, rythmes et souffles d’Afrique, des Caraïbes, d’Amérique du Sud…

Le projet qu’il développe dans le cadre des Respirations a d’ailleurs pour objectif de donner corps à ses archives prolifiques au caractère intemporel. Il s’entoure progressivement de collaborateurs et de collaboratrices pour inspirer une performance musicale où le set de DJ prend part à un concert en direct. Instruments et tables tournantes se relancent tour à tour pour réactualiser le sens de l’échantillonnage. En raison des circonstances que l’on connaît, l’artiste n’a pas encore pu travailler en studio de répétition. Il concentre présentement ses efforts sur la logistique d’une exploration musicale publique en juin avec son équipe.

Il a tout de même pu poursuivre sa réflexion sur l’hybridité et le caractère politique de la musique à l’occasion de l’exposition âme, avec une différence du centre Articule, pour laquelle il a conçu une performance en décembre dernier. À quatre reprises, il s’est installé dans la vitrine de la galerie pour créer et diffuser par fréquence radio une séquence musicale mélangeant échantillonnage, instruments joués en direct et effets sonores.

L’artiste a centré sa composition autour du vécu des personnes racisées afin de visibiliser ces histoires trop souvent ignorées. Il répondait ainsi directement au thème central de l’exposition : « l’air », élément de l’invisible. Cet air que l’on respire est aussi devenu source de contagion depuis un an. Le recours à la fréquence radio a permis à l’artiste de déjouer la peur de l’autre, la crainte d’une contamination, pour faire de l’air un véhicule d’ondes de vie et de liberté.


Elle Barbara et l’effondrement des murs

Mère de la House of Barbara, Maison montréalaise, afrodescendante et pluridisciplinaire de voguing, Elle Barbara milite à travers son art pour les droits des personnes trans et racisées. À la fois DJ, autrice-compositrice-interprète et performeuse, elle a été programmée notamment aux festivals Lux Magna, POP, Slut Island et OFFTA. En 2018, le MAI – Montréal Arts interculturels présentait son spectacle Elle’s Black Space Mission: An Afrodiasporic Odyssey, qu’elle a créé avec son groupe de musique, le Elle Barbara’s Black Space.

Pour une première collaboration, le FTA a invité Elle Barbara à se projeter au Festival à sa manière. Elle a donc conceptualisé deux propositions dans le cadre des Respirations, chacune questionnant l’accès des communautés marginalisées aux espaces.

La soirée Mother Elle and her Idiosyncratic Children’s Studio 54: Fonction Méta s’inspire du mythique Studio 54. Cette discothèque new-yorkaise, installée dans un ancien théâtre et active seulement de 1977 à 1980, était réputée pour ses soirées flamboyantes et pour la sélection particulièrement féroce des invité·e·s à l’entrée. Vedettes ou simple citoyen·ne·s, l’accès pouvait leur être refusé en fonction de leur style vestimentaire ou du bon-vouloir du portier.

D’une durée de six heures, l’événement piloté par Elle Barbara reprend ces codes de l’exclusivité pour questionner les privilèges et résister aux structures sociales établies. Dans une logique de réparation, plusieurs performeur·se·s de la House of Barbara et des artistes de la scène underground mettent en scène un tapis rouge des plus glamours afin de revendiquer une place qui ne leur est pas souvent accordée. Le public est convié à participer à ce gala spectaculaire, sans savoir au préalable s’il fait partie ou non des VIPs.

Cette lutte pour une représentation positive des identités forme aussi le cœur de Burn Ur Baby Phat, Shape That BBL & Turn This Mutha Out: Mega-Workout. Sur une scène extérieure et munie d’un micro-casque à la Britney Spears, Elle Barbara anime un entraînement physique axé sur la flexibilité et la force musculaire aux côtés de Fotar, un performeur de la House of Barbara et entraîneur à ses heures. L’artiste s’inspire librement des vidéos d’exercices de la mannequin Cindy Crawford pour mettre en scène ce rassemblement chorégraphié.

« I feel like not a little weak female, I feel like a macho. I want you to feel empowered and energized and great…and a little like you really worked your butt off! »

– Cindy Crawford, Shape Your Body Workout (1992)

 

Cet événement s’inscrit dans la volonté d’Elle Barbara de diversifier les activités de sa Maison et de déconstruire l’idée selon laquelle les communautés marginalisées n’appartiennent qu’à la nuit. Cette incursion dans le monde du conditionnement physique, particulièrement hétéronormé, permet de réaffirmer la validité des identités plurielles dans l’espace public.

Ces projets ambitieux cherchent entre autres à briser l’isolement et à mobiliser de nouveau les foules. Ils ne verront pas le jour cette année en raison des mesures de distanciation toujours en cours, mais savoir qu’ils existent réenchante le quotidien.


Alimenter le rêve

En ce triste mois d’anniversaire du début de la pandémie, il est impensable d’envisager se retrouver prochainement sur un même plancher de danse. Les projets de Parker Mah et d’Elle Barbara osent pourtant défier le réel. Cette évasion apaise et enflamme tout à la fois.

Prendre soin des rêves des artistes, c’est aussi prendre soin de l’avenir des arts vivants, d’un travail à long terme qui croit en une société éclectique et sensible.

 

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