Les cahiers
des Respirations

#5

par
Emmanuelle
Jetté

29 septembre 2021

Fort du dialogue constant qu’il entretient avec les scènes locales et internationales, le FTA tente de révéler le présent et ses enjeux.

Dans une perspective politique, il s’engage notamment auprès d’artistes aux démarches variées qui s’attèlent à démanteler les lieux communs et à soulever la réflexion. S’inscrivant dans la marge, dans les interstices du réel, certain·e·s de ces artistes s’enracinent dans des processus qui questionnent entre autres les notions de hiérarchie, de liberté ou de collaboration.

Pour le dernier billet de blogue des Respirations 2020-2021, j’ai voulu mettre de l’avant trois projets ancrés véritablement dans une logique de provocation comme de réinvention des normes. Les créations de Sovann Rochon-Prom Tep, Ellen Furey, Malik Nashad Sharpe et projets hybris sont certes distinctes, mais elles témoignent toutes d’une urgence de dissoudre les frontières du convenu.


Sam et Angèle – Sovann Rochon-Prom Tep

Le public du Festival TransAmériques a pu découvrir le travail de Sovann Rochon-Prom Tep, alias Promo, grâce à son spectacle Un temps pour tout présenté au FTA en mai 2021. Issu à la fois du hip-hop et de la danse contemporaine, le chorégraphe et danseur cherche à déstabiliser les codes de la représentation en provoquant la rencontre au sein de ses créations entre différentes communautés artistiques et culturelles, qu’il estime à parts égales.

Pour sa prochaine œuvre, Sam & Angèle, qui sera créée à La Chapelle Scènes Contemporaines en mars 2022, il rassemble Samantha Shayla Hinds, danseuse de hip-hop et de waacking (style de danse né dans les clubs gais des années 70 qui consiste à bouger les bras au rythme de la musique), et Angélique Willkie, professeure, dramaturge et danseuse. À coup d’improvisations physiques et vocales, le chorégraphe part du vécu et des intérêts personnels des performeuses pour inspirer son processus. Il cherche à neutraliser les rapports de pouvoir établis dans les arts vivants en favorisant un mode de création plus collectif.

Le chorégraphe valorise tout ce qui s’éloigne des normes, jusqu’à choisir des lieux de représentation non conventionnels et repenser l’accueil des spectateur·trice·s.

Pour Sam & Angèle, l’auditoire est d’ailleurs invité à profiter d’une portion de soupe faite maison et à circuler dans une installation muséale de l’artiste visuelle Laïla Mestari, où se côtoient collages, structures de bois, photos et vidéos. Le cadre chaleureux et intime permet au public d’être en confiance et de se laisser entraîner dans l’œuvre. Fixe et autoportante, la conception d’éclairage d’Étienne Fournier s’adapte à n’importe quelle salle, permettant ainsi à l’œuvre de voyager sans contraintes.

Sovann Rochon-Prom Tep cherche finalement à déjouer les attentes, notamment en proposant à ses performeuses d’entrer dans un double jeu témoignant de la pluralité et de la malléabilité des identités. Sur scène, le réel et le fictif cohabitent et se confondent à travers une démultiplication d’expressions identitaires, sans artifice, et parfois grotesques. Le chorégraphe revient à l’essentiel ; il mise sur l’humain pour proposer un modèle de spectacle plus artisanal.

Photo : Samantha Shayla Hinds et Angélique Willkie © Laïla Mestari


HIGH BED LOWER CASTLE – Ellen Furey et Malik Nashad Sharpe

L’impératif de Sovann Rochon-Prom Tep d’exprimer et de défendre la fluidité identitaire rejoint également les aspirations des chorégraphes et interprètes Ellen Furey et Malik Nashad Sharpe, alias Marikiscrycrycry. À la croisée de la culture pop et de l’ésotérisme, leur démarche conjointe est ancrée dans une posture de résistance face à l’affadissement des singularités, ce dont témoignait déjà leur spectacle SOFTLAMP.autonomies présenté à La Chapelle en 2018.

Leur deuxième duo dansé HIGH BED LOWER CASTLE explore la pluralité des identités dans une suite de tableaux non linéaires. Comme l’indique le titre, l’œuvre invite à accorder plus d’importance aux expériences individuelles de la sexualisation (high bed) qu’aux rôles définis par le patriarcat (lower castle). Cet appel à la déconstruction des stéréotypes se traduit par un mélange des styles artistiques. Entre déclamations poétiques et chant opératique, mélodie folk et morceaux hip-hop, Ellen Furey et Malik Nashad Sharpe croisent différents univers et bouleversent les expectatives du public.

Le duo revisite l’esthétique du conte de princes et princesses en brouillant les genres. De leurs pinceaux invisibles, les deux artistes dessinent un espace de fiction duquel émergent des personnages issus d’une monarchie réinventée.

Des objets associés à la magie et à la sorcellerie, tels qu’une figurine de rat, un bâton de bois et un grand parchemin, habitent le plateau autrement nu. Le château d’or d’Ellen Furey et de Malik Nashad Sharpe s’érige sur nos histoires archétypales pour repousser les limites de nos imaginaires.

Alternant entre ballet, chorégraphies virtuoses et improvisations, Ellen Furey et Malik Nashad Sharpe extrapolent les possibles de la danse et incitent à désobéir aux disciplines. D’un contraste à l’autre, les corps dansants se répondent, s’opposent, s’effacent, puis s’épuisent. L’effort physique est important, comme celui demandé par les structures sociales et politiques qui, sans cesse, oppriment les identités. Défini comme un paysage chorégraphique immersif, HIGH BED LOWER CASTLE met en scène de nouveaux narratifs s’appuyant sur des solidarités puissantes.

Photo : Ellen Furey et Malik Nashad Sharpe – SOFTLAMP.autonomies (2018) © Kinga Michalska


Une création en cours de projets hybris

En écho à la démarche d’Ellen Furey et Malik Nashad Sharpe, projets hybris cherche à prendre en considération la multiplicité des réalités dans ses œuvres comme dans ses processus de création. Dans la série L’espace de l’art diffusée par Savoir média, la compagnie interdisciplinaire projets hybris cite les propos de la féministe de Donna Haraway afin de rappeler justement notre devoir de réinventer les récits collectifs pour les rendre plus inclusifs.

projets hybris est une compagnie montréalaise qui se définit par une non-hiérarchie queer. Chacune des œuvres est créée en collectif à partir d’improvisations, de discussions engagées et d’une bibliographie évolutive. Le FTA a collaboré à quelques reprises avec projets hybris, qui a notamment présenté la Bibliothèque vivante du queer au Festival 2019, où chaque invité·e de la compagnie présentait ses ouvrages clés du moment.

Depuis trois ans, la compagnie travaille sur une nouvelle création interdisciplinaire, cruel·le, qui tente de dénoncer l’impact du capitalisme sur la santé mentale. Or, l’exploration de cette thématique peut parfois se révéler une expérience éprouvante et vulnérabilisante.

projets hybris a donc détourné la ligne directrice du projet au courant de l’année afin de recentrer la création sur le soin, le care, tout en témoignant des réalités complexes qui découlent des enjeux de santé mentale.

Entre révélations intimes et anecdotes humoristiques, les différent·e·s collaborateur·trice·s au projet se conseillent et tentent d’aller mieux ensemble. La pièce, dont le titre est encore à définir, se montre résolument pleine de lumière et de bienveillance. L’équipe du projet s’est réunie à La Chapelle en juin 2021 pour jeter les bases de cette œuvre en devenir lors d’une résidence de création soutenue par le Conseil des arts de Montréal, en collaboration avec le Regroupement des arts interdisciplinaires du Québec.

Photo : Antoine Beaudoin Gentes – Résidence de création au Théâtre Aux Écuries (octobre 2020) © Catherine FP


Raconter autrement

Les créations de Sovann Rochon-Prom Tep, Ellen Furey, Malik Nashad Sharpe et projets hybris déploient des espaces marginaux et résistent à l’étouffement des différences. Outre leur besoin de critiquer les systèmes dans lesquels iels évoluent, ces artistes interdisciplinaires travaillent à révéler d’autres types de représentation.

Par leur travail d’éclatement des possibles et de déconstruction des imaginaires, iels soutiennent une vision positive de la diversité sexuelle, corporelle et de genre, et subvertissent les normes du secteur culturel comme du capitalisme et du patriarcat.

 

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