Les cahiers
des Respirations

#2

par
Emmanuelle
Jetté

5 février 2021

« Se réinventer » : quelle formule désormais plus-que-familière au milieu culturel depuis près d’un an. Combien de fois lui a-t-on réclamé de se renouveler afin de faire vivre une économie du divertissement, et ce, au détriment des recherches artistiques au long cours ?

Les Respirations du FTA ont justement été pensées en réponse à ce nouveau cadre; elles soutiennent des projets en chantier et des processus de création. Trois artistes en particulier, avec qui le FTA échange depuis quelque temps, se sont immergées dans une démarche artistique à durée indéterminée, privilégiant l’exploration et l’expérimentation.

Anne-Marie Guilmaine, Marilou Craft et Sophie Gee ont chacune à leur façon emprunté la voie de l’écriture afin de plonger autrement dans leur propre pratique théâtrale. Par la redécouverte de soi, elles rappellent alors le véritable sens de « se réinventer » et révèlent tout l’intérêt d’un travail à long terme.


Scène, (ré)écriture et partition : la trajectoire d’Anne-Marie Guilmaine

Codirectrice artistique de la compagnie Système Kangourou avec Claudine Robillard, Anne-Marie Guilmaine dialogue avec la scène depuis longtemps. À partir d’un travail de plateau, elle tisse une dramaturgie du réel où les corps en action forment le point de départ de son écriture scénique. Or, depuis sa maîtrise en littérature en 2015, elle cherche à se détacher de la mise en scène pour s’investir dans l’écriture d’un texte autonome qui serait animée par sa pratique d’autrice scénique.

Sa création en cours, Bermudes(dérive), offre un terrain de jeu fertile pour sa recherche. En écho à l’œuvre de Claire Legendre, ce projet met en scène un chœur d’adolescent·e·s ainsi que deux performeurs, Mika Pluviose et Bob Smith. Celui-ci habitant l’Île d’Anticosti, l’équipe ne peut se rencontrer aussi régulièrement que voulu, d’autant plus en contexte pandémique. Le temps qui sépare chacune des explorations permet ainsi à Anne-Marie Guilmaine de poser sur la page ce qu’elle a observé en salle de répétition. En s’appropriant la personae des interprètes, elle fait dériver le réel jusqu’à son propre imaginaire pour composer une partition de spectacle où s’entremêlent le vivant et la fiction. Les figures de cette trame ne correspondent alors plus tout à fait à celles qui les ont faites naître.

Nourrie par la présence des interprètes, elle crée donc un objet littéraire qui pourra ensuite se réincarner au plateau. À quelle nouvelle dérive peut-elle s’attendre une fois ses mots envoyés dans l’espace de jeu ? Peuvent-ils exister autant sur scène que sur papier ? Anne-Marie Guilmaine s’intéresse ainsi à ce va-et-vient constant entre l’écriture et la scène, à ce « parcours à relais des subjectivités ».

 

« Au sol, sur le plateau, il y a maintenant un manteau d’hiver, une paire de bottes, une ingérable flaque d’eau, des objets incompréhensibles de métal et de plastique, et de nombreux débris de plâtre. Mika, qui a les pieds nus, devra faire attention pour ne pas se blesser. La bâche recouvre toujours une forme imposante, à cour.

Le plateau a commencé à se métamorphoser, à se salir. C’est le moment de se l’approprier au complet, de découvrir ce qui reste caché. »

(extrait du texte en chantier)

 

Avec ses fines complices Claudine Robillard et Mélanie Dumont au conseil dramaturgique, Anne-Marie Guilmaine aura l’occasion de poursuivre son écriture lors d’une résidence de création à La Chapelle Scènes Contemporaines du 11 février au 7 mars prochains. Le texte qui émergera de ce processus fera l’objet d’un projet audio chapeauté par le musicien et concepteur sonore Frédéric Auger. La comédienne sherbrookoise Jacinthe Tremblay en assurera la narration, tandis que les acteurs Mika Pluviose et Bob Smith interpréteront les « personnages » qu’ils ont inspirés.


Marilou Craft : Infuser le souffle

Marilou Craft développe depuis un certain moment une pratique d’écriture, propulsée notamment par son travail de conseillère en dramaturgie. Jusqu’ici, elle a surtout signé de courtes formes et des textes d’opinion, parfois sur commande. On a pu la lire entre autres dans la revue Moebius (2018), dans les recueils Cartographies II : Couronne Nord (La mèche, 2017) et Corps (Triptyque, 2018), ainsi que sur différentes plateformes médiatiques (Urbania, La Presse+, Percées).

Marilou Craft souhaite maintenant s’engager dans un processus plus personnel en tant qu’autrice. Elle projette de publier un manuscrit, mais surtout de réfléchir aux modalités de diffusion de sa parole en contexte de performance. Après avoir partagé ses écrits à l’occasion de lectures publiques, de lancements divers ou à la radio, elle ressent aujourd’hui le besoin d’explorer la mise en voix de ses mots. Contrairement à Anne-Marie Guilmaine, elle part de la matière textuelle pour aller vers la scène.

Son écriture est d’ailleurs empreinte d’une oralité qui se prête bien à l’exercice performatif. Ponctuée d’ellipses, de répétitions et de silences, elle évoque plus qu’elle ne dit, elle cherche à stimuler les sensations, à témoigner dans le corps des sujets qu’elle aborde. L’autrice invite à une lecture somatique de concepts, tels que le weathering, qui caractérise l’impact à long terme d’un traumatisme sur l’esprit. Elle explore par exemple la possibilité d’amener son public à ressentir un épuisement en réutilisant les mécanismes du gaslighting, une stratégie visant à faire douter une personne de ses propres perceptions à force de la discréditer dans son expérience. Ces termes décrivent des phénomènes courants chez les communautés marginalisées, ce qu’essaie de révéler Marilou Craft par sa plume.

« il faut croire la plante
quand elle montre
sa détresse
il faut croire la chute avant qu’elle arrive
j’apprends à intervenir
ça prend du temps
***
on se disait
je suis là
je t’entends je te vois
on a fermé les yeux
on a respiré ensemble
inspire
expire
***
il faut d’abord respirer
pour avoir le souffle
pour dire »

(extrait de Veiller le souffle)

 

Cet engagement transparaît dans un enregistrement vidéo de la plateforme Live in Concrete. L’autrice y performe un extrait de Veiller le souffle, un texte intimiste né en réponse à la mort de George Floyd en mai dernier et qui paraîtra dans un recueil chez Tryptique l’année prochaine. La musicienne Elyze Venne-Deshaies signe la piste sonore de cette session de mise en voix, la recherche musicale étant centrale à la démarche de Marilou Craft. Les deux artistes ont d’ailleurs composé ensemble un album à mi-chemin entre le spoken word et l’instrumental, où le texte intégral de Veiller le souffle sert de trame. Maintenant équipée d’un micro et d’une « loop station », Marilou Craft continue d’explorer en solo le travail de voix afin de créer différentes textures sonores et de démultiplier les couches de sens de son écriture.


Bonnes Bonnes (she said shhhh), titre provisoire – Sophie Gee

La metteure en scène Sophie Gee se penche sur la réécriture d’un texte déjà existant, Les Bonnes de Jean Genet (1947), dans l’idée d’interroger sa propre identité sino-canadienne. Accompagnée de trois collaboratrices aux origines chinoises, Angie Cheng, Winnie Ho et Claudia Chan Tak, elle s’intéresse au racisme internalisé qu’elle a développé jeune en côtoyant à la fois sa famille chinoise et la société occidentale. Alors qu’elle assiste aujourd’hui à l’ascension économique de la Chine, Sophie Gee revient sur le rapport complexe qu’elle entretient à son appartenance culturelle.

L’adaptation qu’elle compose revisite l’œuvre de Genet, dont la fable raconte le sort tragique des sœurs Claire et Solange, toutes deux domestiques pour Madame qui est issue de la haute bourgeoisie. Enfermées dans leur condition sociale, les bonnes jalousent leur maîtresse. Claire finit par s’empoisonner délibérément en jouant le rôle de Madame, l’assassinant ainsi symboliquement. En supposant une origine chinoise aux trois personnages, Sophie Gee met en opposition l’éducation et le luxe blancs d’une part, de l’autre la situation précaire des travailleur·euse·s immigrant·e·s provenant de la campagne. Peu à peu, les bonnes comprennent que la Chine supplante dorénavant l’Occident en tant que nouvelle force capitalise et colonialiste. L’envie devient fierté; Madame ne reflète plus à leurs yeux qu’une pâle image de réussite.

Sophie Gee témoigne ici de son amour ambigüe pour la culture chinoise et questionne les systèmes de pouvoir qui régissent les marchés mondiaux. Attisé par son expérience personnelle en tant que femme non-blanche, ce type d’engagement politique caractérise son travail de metteure en scène, tel que déployé pour la pièce Habibi’s Angels : Commission impossible, écrite par Hodra Adra et Kalale Dalto. Produite par Talisman Theatre et diffusée sur le web les 2 et 6 décembre 2020 par La Chapelle Scènes Contemporaines, l’œuvre se voulait une célébration critique et féministe de ladite « diversité » à Montréal.

“What happens when you are a racialized artist and you are approached to work on a project because you are an ‘artist of color’, as opposed to your body of work?”
– Sophie Gee

 

En résidence au Théâtre Aux Écuries à l’automne 2020, Sophie Gee a pu réaliser une première étape d’exploration dans l’espace avec ses collaboratrices. Elle se consacre présentement à l’écriture et à la recherche en vue de sa deuxième résidence de création en avril prochain.


Habiter les pages

À différentes échelles, ces trois femmes repensent leur rapport à la scène et au réel pour atteindre une dimension insoupçonnée de leur pratique. Alors que l’écriture est reconnue pour son caractère solitaire, ces artistes prouvent à l’inverse qu’elle permet la rencontre – de l’Autre et de soi. Par le verbe se matérialise la présence, par le souffle se traduisent les sensations, par l’adresse aux spectateur·trice·s se tissent les relations.

L’écriture d’Anne-Marie Guilmaine, Marilou Craft et Sophie Gee évolue au rythme des collaborations et trouvera éventuellement un public à soi. Pour l’instant, laissons-la dérouler son fil…

 

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